CHESS BOXING

Es-tu fier de moi ? Ces mots résonnent dans ma tête depuis que Thomas Cazeneuve, mon cousin, champion du monde de Chessboxing en 2017, les a prononcés à la fin d’un combat. C’était le premier auquel j’assistais, le déclencheur d’un tournant dans ma vie personnelle et professionnelle.

Depuis 2002, je suis à la tête d’une boite de production de spectacles composée d’une équipe de 7 personnes. Nous organisons chaque année des dizaines de concerts dans le sud de la France et un festival dans la ville de Sète, qui me tient particulièrement à cœur. Un métier de passion qui remplit ma vie de manière conséquente. La découverte du Chessboxing m’a fait prendre conscience que d’autres horizons pouvaient être explorés. Grand amateur de sport en général, les valeurs véhiculées par cette discipline ne cessent de m’émerveiller : courage, générosité, abnégation, discipline, force et intelligence. Cette quête de l’être humain parfait, conjuguant performance physique et maitrise cérébrale, fait de ce sport hybride un objet artistique tout à fait unique.

Mon cousin, je ne l’ai rencontré qu’en 2014. Étrangeté de la vie, une quinzaine d’années et quelques dizaines de kilomètres seulement nous séparaient, et pourtant nos chemins ne se sont croisés que très tard.

À 22 ans, Thomas n’est pas encore champion du monde, mais il me parle déjà du chessboxing qu’il commence à pratiquer. Je suis ses exploits de loin sans me douter de ma future implication dans ce milieu. En décembre 2017, j’aide Thomas à finaliser son budget pour participer à un « Intellectual Fight Club » en Allemagne (organisé par Iepe Rubbing, le fondateur de la discipline) et décide de l’accompagner pour découvrir de mes propres yeux la réalité qui se cache derrière ses récits. Cet évènement sera un véritable catalyseur pour la suite. Le voir sur le ring dans un combat incroyablement difficile arrachant une victoire douloureuse (hématome au foie) me procure encore aujourd’hui des frissons. En le portant pour l’accompagner à l’hôpital, il me demande si je suis fier de lui. Ce jeune adulte que je connais à peine malgré les liens du sang qui nous unissent, cherche dans mon regard une approbation, un adoubement.

Ça me bouleverse et me questionne profondément : qu’est-ce qui fait que je respecte quelqu’un ? Et je trouve dans le visage tuméfié et le regard exténué de mon cousin victorieux, titubant sur le parking, une ébauche de réponse.

À cet instant, je prends conscience du jusqu’au- boutisme inhérent à la discipline. Je mesure la dimension théâtrale, spectaculaire, presque ancestrale que traduit le chessboxing dans sa mise en scène, et qui fait écho à mon univers professionnel. Je promets alors à Thomas de l’épauler pour remporter un nouveau titre de champion du monde et me lance dans l’aventure, en mettant mon expertise dans le monde du spectacle au service de ce sport que je découvre. Le Chessboxing devient pour moi une métaphore de la vie : on prend des coups et le meilleur moyen de ne pas finir au tapis c’est réfléchir et adapter sa stratégie pour faire face à l’adversaire.

Au fil des rencontres, que ce soit avec Iepe Rubbing, Enki Bilal, des chessboxers de tous niveaux à travers la France, je peaufine mon objectif : démocratiser le chessboxing en France, au même titre que le skateboard ou le roller derby. Les chessboxeurs ne sont pas des sportifs de haut niveau, mais des personnes de haut niveau. Grands maitres d’échecs ou simples amateurs, boxeurs aguerris ou débutants, ils ont tous ce supplément d’âme qui les rend attachants, qui donne envie de s’investir pour les aider à gravir la marche suivante. Pour moi, le Chessboxing est autant une question de personnes que de sport à proprement parler.

La découverte du Chessboxing a profondément changé ma vie personnelle et professionnelle. Je n’attends que le prochain combat. Pour remplir nos objectifs et le démocratiser, nous allons fédérer tous les acteurs de la discipline en France, soutenir les clubs existants et en créer de nouveaux, monter une équipe de France pour les championnats du monde en décembre, et surtout organiser le premier combat officiel en France (Paris) le 9 novembre 2019. La philosophie au cœur de cette discipline se doit d’être connue du grand public, avec un rêve ultime : voir le chessboxing aux JO 2028.

Guillaume Salançon

Enki Bilal / Iepe Rubingh

Les pères fondateurs du chessboxing

La première itération du chessboxing est arrivée par la voie des arts. Enki Bilal, dessinateur et scénariste de bande dessinée, pose les bases de ce sport hybride dans Froid Équateur (1992 publié chez Casterman), l’ultime tome de la fameuse Trilogie Nikopol (son œuvre la plus célèbre). Cette saga inspire d’ailleurs un long métrage réalisé par ses soins en 2004 : Immortel, ad vitam.

Dans cette dystopie se développant sur trois continents, le chessboxing tient le rôle du «meilleur évaluateur de l’excellence de l’humain» (Enki Bilal). «Combinaison de l’intelligence suprême et de l’instinct animal», la discipline permet de départager deux adversaires pour hisser le vainqueur «au rang de Dieu». Boxe et échec, le sport ultime est ainsi inventé et ne demande qu’à se matérialiser.

Iepe Rubingh est un artiste néerlandais réputé pour monter des performances sauvages pendant lesquelles il bloque des carrefours à l’aide de rubans pour créer des embouteillages monstres (un concept repris d’ailleurs par des campagnes mondiales d’ONG). Artiste engagé et provocateur, Iepe est également féru de boxe. Son père possédait sa propre salle d’entrainement à l’arrière de sa menuiserie et l’a donc initié très tôt à ce noble art. C’est également son père qui lui transmet le virus des échecs.

Thomas Cazeneuve

Le nîmois qui voulait devenir champion du monde

Thomas Cazeneuve découvre les échecs à quatre ans à l’initiative de son père, fasciné par la dimension sportive de cette activité plutôt cérébrale. Thomas devient obsédé par la stratégie, la finesse et la rigueur imposées par les échecs, et intègre tout naturellement le club de ‘L’échiquier nîmois’ qu’il n’a jamais quitté depuis. Il enchaine les compétitions pendant une dizaine d’années, d’abord au niveau départemental puis régional et enfin national. À son entrée au lycée, il délaisse cette activité pour commencer à pratiquer le kickboxing au club de Saint Geniès de Malgoires.

C’est trois ans plus tard, en 2011, que son père lui fait suivre un article présentant le chessboxing. Une occasion inespérée pour Thomas de combiner deux de ses plus grandes passions. Il n’a alors que 18 ans et rêve déjà de devenir champion du monde de la discipline.

Il tente de rentrer en contact avec différents organisateurs dont Iepe, mais ses sollicitations restent sans réponse, jusqu’à ce qu’Olivier Delabarre, fondateur du club de chessboxing dieppois le rappelle en 2015. Thomas lui expose ses difficultés à intégrer le circuit encore très restreint de la discipline, surtout en France, et fait état de son ambition. Olivier Delabarre le convie alors pour un combat d’exhibition dans le cadre d’un tournage d’une série web pour Canal+ (Détours) qui s’intéresse de près aux pratiques sportives atypiques.

À ce moment-là, Thomas n’a encore jamais pu pratiquer le chessboxing. Il s’entraine pour cette occasion à la boxe anglaise et affronte Olivier Delabarre dans un combat de démonstration, combat qu’il remporte sur un échec et mat. Le jeune nîmois est piqué, envahi par le virus et poursuit son entrainement dans l’espoir de devenir un jour champion du monde. Cette première exposition médiatique le conforte dans son sentiment : cette discipline un peu obscure mérite une réelle exposition auprès du grand public.

Rencontre Iepe Rubingh et premier combat IFC

Le hasard fait parfois bien les choses. Dans la continuité de ses études, Thomas part faire un stage à Berlin et atterrit dans une collocation dont les deux occupants pratiquent les échecs régulièrement. Thomas est dans son élément. Pour couronner le tout, il découvre le club de chessboxing berlinois et décide de s’y rendre. Sur place, il fait la connaissance de Iepe, sans vraiment savoir qui il est. Les deux hommes s’affrontent lors d’un entrainement et Thomas remporte trois matchs d’affilée par échec et mat. Le fondateur de la discipline se rend bien compte du potentiel de son adversaire. S’en suit une conversation sur les objectifs de Thomas, Iepe lui explique qui il est et lui propose de participer au prochain IFC (Berlin VS Moscou) qui se tient deux mois plus tard. Une chance inespérée pour le jeune français fraichement débarqué de son Gard natal. Coaché par deux boxeurs et épaulé par Iepe, Thomas prépare son premier combat officiel avec la rigueur des sportifs de haut niveau. Première expérience sur le ring devant une foule en avril 2016, Thomas se retrouve face à un russe nommé Igor. Le match est serré mais le nîmois a clairement l’avantage, il met deux fois son adversaire au tapis et finit par remporter le combat aux échecs dans le 9ème round. Devant ses amis berlinois et 500 personnes en furie, Thomas pose la première pierre d’une ascension certaine. Il poursuit donc les entrainements et est contacté par un organisateur britannique. Thomas commence à se faire un nom et ce promoteur lui propose de combattre un adversaire au dessus de sa catégorie. Il accepte le combat en misant tout sur les échecs. Stratégie payante puisqu’il met le combattant échec et mat au premier round.

Champion du monde malgré une intoxication alimentaire

Thomas revient alors en France pour intégrer les équipes de la SNCF puis un poste de chasseur de tête chez Group Pay Job du côté de Montpellier. Ne perdant pas de vue son objectif, il intègre un club de boxe anglaise et répond à toutes les sollicitations de Iepe. Un IFC plus tard remporté contre un français, il s’inscrit pour les championnats du monde 2017 (avril) en Inde dans la catégorie moins de 66 kilos. Afin de financer son voyage, il lance une cagnotte sur le web à laquelle participe Enki Bilal pour l’aider à payer son voyage. Une fois les sélections et les phases préliminaires passées, il se retrouve en finale contre un adversaire redoutable, le russe Amin Babachev. Victime d’une intoxication alimentaire, Thomas hésite à monter sur le ring pour ce dernier combat, mais poussé par le devoir de ne pas décevoir tous ceux qui l’ont soutenu dans son projet, il se lance dans l’arène. Son adversaire est très au dessus physiquement et le met KO assez rapidement. Mais Thomas a de la ressource. Il réussit à reprendre ses esprits et à tenir jusqu’au round d’échec suivant. Là, profitant d’une erreur de son adversaire, il le met échec et mat et devient champion du monde, sans pouvoir fêter sa victoire dignement en raison de son état physique.

Guillaume Salançon entre en scène

En décembre 2017, Iepe rappelle le nouveau champion du monde pour participer à un IFC, et c’est là que Guillaume Salançon, cousin de Thomas et organisateur de spectacle en France, décide de l’accompagner afin de découvrir le sport. Une fois de plus, Thomas remporte le combat contre Timour (Ukraine) au prix d’un hématome au foie et d’un vomissement sur le ring au moment où son adversaire tombe au temps sur le round d’échec. Guillaume amène alors son cousin à l’hôpital. Les sensations découvertes alors lors de ce combat le poussent alors à implanter de manière pérenne ce sport en France.

Victime d’une blessure, Thomas est resté au repos une bonne partie de l’année 2018 et a repris les entrainements depuis le dernier trimestre, avec en ligne de mire les championnats du monde en décembre 2019 et les premiers combats officiels en France annoncés pour le 9 novembre prochain.